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Entre la fourchette et le couteau

 

with André Julliard

Éditions Badiane

2008

10 x 300 cm

Jane Le Besque tient assiette comme il se disait, autrefois, d’un aubergiste connu tout à la fois pour l’excellence de sa cuisine et sa bienveillance qui, toujours, trouve place pour qui pousse la porte de son hostellerie. En effet, avec ses assiettes peintes, elle nous invite non à déjeuner ou à dîner, mais à explorer le moment fragile et décisif de «passer à table», de franchir ce seuil sensoriel qui ouvre tout repas qu’il soit familial ou convivial, ordinaire ou festif.

Mais avant d’entrer plus avant dans sa façon d’accueillir, attardons nous un instant sur le choix du support en rappelant qu’elle s’inscrit dans une tradition artistique qui, tel Picasso, ose se coltiner avec un espace commun, resserré, étriqué voir ingrat. Certes, on peut comprendre l’attrait du défi à prouver qu’aucun objet n’est impropre à l’expression artistique ! Mais, l’assiette me semble encore plus difficile à traiter parce qu’elle emprisonne automatiquement le regard de chacun dans ses souvenirs joyeux et moins joyeux des repas, du corps, de l’enfance, des parents, des interdits et des obligations de comportements (etc.). Ainsi, tout en examinant les dessins préparatoires, il m’est immédiatement revenu en mémoire que jusqu’à présent, je me demande toujours ce que «le pêcheur du mois d’avril» peint au fond de l’assiette, ajoute en saveur aux «oeufs à la neige», mon dessert de préférence ?

Question moins anachronique qu’elle ne paraît lorsqu’on saura que, dans ma famille, seules les assiettes à dessert étaient décorées par les douze mois de l’année : une étrangeté, un mystère, un luxe qui ne sortait que pour «les grandes occasions» et, aujourd’hui, un patrimoine familial. Et, avant de «les mettre à table», le jeu consistait à les aligner côte à côte pour reconstituer le calendrier des travaux et fêtes paysannes d’autrefois. Et, plus encore, puisque cette ordonnance rapide semblait dessiner «la roue de la vie» : des enfants patinant sur le lac gelé de février jusqu’à la grand mère racontant, devant la cheminée de décembre, une histoire certainement fantastique de fée et de loup. Ces impressions fugaces se bousculaient dans mes yeux impatients jusqu’à ce que la crème anglaise, onctueusement jaune, submerge complètement la scénette pour faire dériver quelques instants mon iceberg de blanc d’oeuf avant de le faire fondre sur ma langue.

Mais, dans d’autres familles, il n’y a pas que les assiettes à dessert qui soient décorées. Depuis la Renaissance, leur mode ne cesse de suivre l’ascension de la classe bourgeoise, de son goût pour la cuisine du terroir, des menus interminables et des banquets de toutes les réussites économiques. Les fonds d’assiettes pour les entrées, la viande, le poisson ou le potage se couvrent de compositions floralesou animales, de scènes campagnardes ou urbaines, de monuments historiques ou encore de géographies exotiques. Ils donnent à lire des chansons populaires, des devinettes gentiment grivoises, des charades et des dictons de bon sens. Ou, encore, ils dessinent les locomotives, les vélocipèdes, les bateaux, les automobiles comme autant de promesses techniques et de science du bonheur social. Du fond de l’assiette, le baroque, le classicisme ou le modernisme du décor adresse aux convives le statut social de leur hôte. Ensuite, mais ensuite seulement, elles serviront son rang social en parts individuelles et égales d’un menu savant et de «bon goût».

Aussi, chez moi, l’assiette décorée dégage toujours le parfum premier de la désuétude du rentier, de la salle à manger satisfaite d’elle-même et de la morale du jugement propre à la société bourgeoise du début du XXe siècle. Certes, bien des années après et quelques productions en série, made in china et antiquaires plus tard, ces mêmes assiettes seront, à leur tour, consommées en décorations murales ou autres détours «d’art moyen». Mais il s’agit toujours de ces signes culturels par lesquels chacun essaie vainement de se différencier et de s’individualiser dans la société occidentale de consommation.

Il me semblait donc que toute création artistique à partir de ce support, aurait du mal à franchir ces regards individuels chargés d’un lourd passé avec l’assiette, les repas et les aliments. Or, il n’en est rien car les 12 pièces de Jane Le Besque ignorent cette épaisseur sociologique et psychologique. Sa peinture n’est à aucun moment tentée de coucher le mets fumant ou la crudité de l’aliment sur le lit de l’assiette. Ici, nous sommes loin de tout bavardage gastronomique, littéraire ou de tout échange de recettes de cuisine. Mieux encore, elles sont capables de critique si l’on prend les marlis surchargés d’or comme une dérision du rôle historique de l’assiette décorée. Le propos artistique se situe entièrement dans un tout autre domaine : le principe de plaisir que, depuis leur naissance, toutes les sciences humaines définissent comme le lieu réel de l’acte d’alimentation. Jane Le Besque fait implicitement une constatation aussi vieille que l’humanité (pour faire court) : l’homme ne se distingue pas de l’animal dans ce qu’il mange (à peu près les mêmes denrées), mais bien dans la manière dont il mange. Si l’on dépasse le truisme que l’homme est le seul animal à préparer les aliments, il est également le seul à installer le temps, le lieu et l’ordonnance de son repas. Autrement dit, il est le seul à penser sa faim en apprêtant culturellement son appétit dans les normes, l’imaginaire et les mythologies de la culture occidentale. Dans ce sens, il mange toujours en lien avec l’autre qu’il soit assis ou absent à la table : et, dans la culture occidentale, l’assiette est la matérialisation du lien communautaire.

L’oeuvre de Jane Le Besque fouille, donc, cette mémoire collective et familiale à la recherche des images fondamentales qui unissent les occidentaux dans ce plaisir de proximité alimentaire. Elle procède en posant une loupe sur quatre d’entre elles pour grossir un détail qui à lui seul suffit à toute explication.

La première cerne la fonction ambiguë de la nourriture. Nécessaire pour la vie et le développement physique et intellectuel de l’être, elle porte également si non la menace (Deux guêpes) du moins l’horreur de la digestion, de la pourriture, de la décomposition corporelle. La mouche et, peut être, Sad Fly évoquent cette contiguïté qu se termine par Le dernier bisou de la mort.

La deuxième souligne le plaisir de séduction coquine de la chair (Mme Fou Fou) en rappelant la toujours étrange similitude entres les actes de manger et de procréer (Pollen, Trois bébés ballons).

La troisième, avec La mouette et Deux poissons, n’est pas sans évoquer le liquide salé, lieu de la naissance de la vie et la première alimentation de l’homme. D’ailleurs, le renvoi me semble particulièrement fort. Dans l’assiette de La mouette, le contraste des couleurs fait moins entendre le cri de l’oiseau que dégager l’odeur de mer. Dans la seconde, le zoom plongeant sur les pieds d’homme et les deux petits poissons bariolés, donne à entendre un clapotis de vaguelettes. Pas de paroles, pas d’image, seulement des bruits un peu sourds et des bouffées de parfum provenant d’un extérieur de vie : c’est tout dire …

Enfin, Christmas, Chapeau du dimanche et Au Paradis remarquent que le moment du repas est peu ou prou lié à une émotion festive. Et, pas n’importe laquelle puisque le peintre prend soin de la définir en la rapprochant de celle ressentie lors des fête catholiques ! Noël, le jour dominical ou l’instant d’intense curiosité pour l’au-delà, sont des tournants où l’on sent l’exaltation du basculement du temps et l’impuissance à la retenir comme la saveur du mets dans le palais. C’est la fête qui ne repaît pas complètement son homme car elle mêle la joie de vie à la nostalgie d’un autre monde ou d’une réalité «toute autre» qui se devine sans jamais se dévoiler.

Au final, il me semble que cette série de 12 pièces fait sans cesse glisser deux propos complémentaires. D’abord, l’assiette décorée nous parle incontestablement du rituel, de l’histoire et de l’imaginaire occidental du repas. Mais s’arrêter à ce seul discours serait réduire la femme peintre «à la cuisine» et oublier son minutieux travail sur les représentations symboliques de l’acte de manger commun à tous les hommes. Elle replace, alors, l’assiette dans sa vraie fonction : assister la personne que l’on convie à sa table. Dans ce sens, elle retient toute la gravité du geste en n’ignorant pas que répondre à une invitation à manger est toujours déstabilisante pour le convive qui, littéralement, n’est plus dans son assiette.

Et, les assiettes peintes sont là pour le rétablir dans son équilibre en lui montrant qu’il partage avec l’hôte les mêmes bonheurs et les mêmes angoisses de la nourriture. C’est toute la recette de Jane Le Besque !

 

André Julliard

Aix-en-Provence, 9 novembre 2007